L’été où mon père est mort de Yudit Kiss
Traduit par Clara Royer
Forte de ses expériences […], Yudit Kiss excelle à faire dialoguer petite et grande histoire, bousculant la chronologie, naviguant entre pays et cultures, s’attachant à la dimension aléatoire de toute action, à la complexité de toute prise de décision.
Le titre de ce livre, paru dans son édition originale hongroise en 2006, peut prêter à confusion. Yudit Kiss articule le récit, écrit à la première personne du singulier, autour des étés 1992 et 1999, moments où la narratrice prend brutalement conscience de la mortalité de son père, Fülöp Hollo, atteint d’une tumeur au cerveau, et de l’urgence de comprendre son parcours intellectuel, ses choix, ses secrets, ses silences aussi. Mais ce roman ne saurait se réduire au seul hommage nostalgique, rendu par une fille en quête de son identité à un père englué dans sa foi idéologique. À travers l’évocation par Anna de ces autres étés qui auraient pu signifier la mort symbolique de son père, c’est tout un pan de l’histoire européenne des soixante dernières années du xxe siècle qui se profile. À l’aune des événements politiques traversés se dessine le portrait d’êtres affectés dans leur chair, leurs attentes, leurs espoirs, leurs relations. En filigrane, dans toutes ces formes de résilience, se trouve posée la question lancinante du sens d’une vie, choisie ou subie, et de ses conséquences pour les générations suivantes.
Forte de ses expériences – née à Budapest en 1956, diplômée de l’université Karl Marx de cette ville, experte économique indépendante, spécialiste de la transformation de l’Europe centrale, installée en Suisse depuis le début des années 1990 –, Yudit Kiss excelle à faire dialoguer petite et grande histoire, bousculant la chronologie, naviguant entre pays et cultures, s’attachant à la dimension aléatoire de toute action, à la complexité de toute prise de décision. La démarche d’Anna, s’obstinant à saisir la personnalité de son père, dans l’espoir de s’en libérer et d’inscrire enfin sa propre trace, la fait voyager à rebours dans le temps et revisiter sa lecture de l’Europe. Le leitmotiv de « L’été où mon père est mort » en est le vecteur.
La narratrice s’interroge sur la disposition des pièces connues et sur la place de celles encore manquantes dans ce puzzle mystérieux qu’est le cheminement de son père. Faut-il dater sa mort en fonction de sa relation au judaïsme ou en lien avec son appartenance au Parti communiste ? Quels sont les étés responsables de sa mort, pour avoir anéanti sa naïveté, ses espoirs, balayé ses certitudes, mis à mal sa capacité de résistance à l’adversité ? Le moment clé remonte-t-il à l’été 1939, quand, au lendemain de l’invasion allemande de la Bohême-Moravie, suite au renvoi de son père de l’hôpital de Prague où il exerçait et à l’injonction de quitter le pays, il doit abandonner sa vie dorée d’enfant juif à Prague pour Budapest, déposé un an plus tard devant la grille d’un orphelinat par sa mère, avec la vaine promesse de revenir vite le chercher ? Il s’en enfuira à l’âge de 15 ans et demi pour rejoindre les rangs de la résistance communiste. Faut-il le situer plutôt en 1956, avec l’entrée des chars soviétiques à Budapest, en 1968, avec la répression à Prague, en 1970, quand Gomułka fait tirer sur les ouvriers manifestant devant les chantiers navals de Gdansk, ou encore en 1992, quand éclate la première guerre de Yougoslavie ?
Aux bouleversements du temps politique répond le tumulte des cœurs et des esprits des proches de la narratrice, de ceux qui ont été assassinés comme de ceux que son père ignore, rejette ou, contraint, côtoie avec réticence et critique. Cette impression de désordre relatif, induite par ce va-et-vient entre les époques, et cette difficulté à en mesurer le sens, sur le moment et a posteriori, sont à l’image de la confusion qui agite la narratrice dans son aspiration à comprendre les siens et à maîtriser son héritage familial, entre Shoah, suprématie de « La Cause » et appartenance maternelle à une frange de la population hongroise écrasée par la misère – les pages consacrées à l’évocation des jeunes années de sa mère jusqu’à son arrivée à l’école du Parti, à l’âge de 16 ans, sans savoir lire l’heure ou tenir des couverts, forment un témoignage poignant sur la violence faite aux femmes et aux enfants.
En marge ou en complément de cette figure paternelle qui la dévore, la narratrice multiplie les regards croisés : souvenirs de ses voyages (Allemagne, Union soviétique, Pologne, Espagne, Mexique, Yougoslavie, États-Unis, Australie), rappel de ses amours, réactions de sa mère et de sa sœur, bilan de sa vie à Genève entre mari, enfants et travail. Les visites fortuites, comme celle de la synagogue de Cracovie, et surtout les rencontres et les liens qu’elle finit par tisser avec des membres de la génération de sa grand-mère, réapparus d’Australie – de manière inattendue pour elle, comme une gêne douloureusement négociable pour son père –, l’aident à reconstruire les zones mystérieuses du passé. L’image de sa grand-tante Gigi, tenant tendrement de ses deux mains le visage de son père, en l’appelant « mon petit Filou », agit comme un catalyseur dans son évolution affective, religieuse et intellectuelle. Elle peut se réconcilier avec les contradictions qui obscurcissent sa perception du vécu de son père et même s’autoriser une forme de jugement et de pardon.
Que veut dire en effet un destin, son accomplissement, sa cohérence ? En quels termes est-il possible d’affirmer avoir choisi sa vie ? La question reste entière pour « cet humaniste traditionnel sous le costume mal taillé du dogmatisme qui avait patiemment attendu une chance de se manifester », ce père dont elle peut enfin faire le deuil.